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Chantal Fouqué ausculte les métiers du « faire » et le secteur de la mode et de la décoration
Chantal Fouqué ausculte les métiers du « faire » et le secteur de la mode et de la décoration


Via Diplomeo Pro

 

Chantal Fouqué, directrice de la Fabrique, École parisienne de la mode et de la décoration, ausculte dans cette tribune les métiers du « faire » et le secteur de la mode et de la décoration, auxquels les Français accordent aujourd’hui un intérêt grandissant, mais encore insuffisant au regard des opportunités qu’ils présentent.

Ces derniers mois, nous avons été nombreux à nous interroger sur notre métier, son sens, son utilité. Et derrière, à nous interroger sur notre contribution à la société tout entière. Le livre de Jean-Laurent Cassely, La Révolte des premiers de la classe, paru en mai dernier, y est pour quelque chose… En s’intéressant de près aux cadres et professions intellectuelles supérieures qui sont de plus en plus nombreux à s’ennuyer et à nourrir un sentiment de vide existentiel dans leur métier, au quotidien, le journaliste a en creux mis en lumière ces professions « concrètes », parfois ancestrales, qui connaissent un regain d’attractivité. L’artisanat figure en bonne place parmi ces métiers traditionnels réinventés.

À La Fabrique, je suis témoin, en tant que directrice, du phénomène grandissant de transition vers des métiers du « faire ». Depuis son ouverture, l’école forme une grande diversité d’étudiants aux métiers de la mode, de la maroquinerie, de la décoration d’intérieur et du merchandising. Mais, au-delà des reconversions classiques de « milieu de vie » que nous avons l’habitude d’accueillir et d’accompagner, nous observons depuis quelque temps que de plus en plus de jeunes adultes nous rejoignent, à la recherche de formations manuelles et de qualité. Cette nouvelle population nous a amenés à ouvrir des formations dédiées à ce public de jeunes adultes. Dans 80 % des cas, un projet de reconversion demande une formation professionnelle. Pour ces jeunes qui ont envie de découvrir les techniques et savoir-faire en matière de mode et de décoration, pour ces néo-artisans, la France est le lieu privilégié pour apprendre et maîtriser. Nulle part ailleurs les connaissances, les gestes et les secrets des sellier-maroquiniers, des façonniers, des tapissiers, des concepteur-metteurs au point… ne sont aussi bien partagés. À La Fabrique, véritable université du savoir-faire à la française qui travaille en lien étroit avec les plus grandes maisons de luxe, mais aussi au sein d’autres écoles, toutes les compétences et les expertises sont réunies pour former, accompagner et transmettre.

Par ailleurs, la décision d’une reconversion dans les métiers de la mode et de la décoration est aussi un choix stratégiquement intéressant ! Au-delà de leurs aspects purement créatifs, la mode et la décoration représentent aujourd’hui un secteur économique particulièrement dynamique : les savoir-faire traditionnels français jouissent d’une renommée internationale intacte et le développement de techniques innovantes associées à la fashion tech lui ouvre des perspectives ambitieuses. Les entreprises embauchent et embaucheront davantage demain. En effet, selon la Fédération Française de la Couture, près de la moitié des collections de prêt-à-porter femmes des grands groupes de luxe français sont encore fabriqués en France par des façonniers. Et avec les départs en retraite dus à la pyramide des âges, ce sont ainsi pas moins de 10 000 emplois qui sont à pourvoir dans le secteur des industries textile et habillement français. À La Fabrique, près de 90 % de nos élèves trouvent un emploi dans les six mois suivant leur diplôme.

Cette réalité est encore trop méconnue. À l’heure où l’emploi et la formation professionnelle demeurent des enjeux essentiels pour notre pays, les métiers de la mode et de décoration regorgent d’opportunités. Ces savoir-faire sont aussi la vitrine de l’excellence à la française, qui fait notre renommée, notre spécificité ; à nous de les porter haut, de les promouvoir. Enfin, quand je vois nos étudiants, leur sourire, leur passion, leur inspiration, je comprends qu’ils ont enfin trouvé du sens à leurs gestes, en retrouvant la finalité du travail qu’ils produisent. En renouant avec ces savoir-faire intemporels et éternels, c’est eux-mêmes qu’ils réinventent.

Mercredi 2 mai 2018